Les voici maçonnées dans nos murs, ces pierres ! Depuis la nuit des temps, paysans gardiens de troupeaux et cultivateurs de terres construisirent leurs abris de perches intercalées de terre malaxée. Les pierres du sol suffisaient à l’entourage sommaire.
Puis vint le moment de nouveaux outils et de l’idée rendue possible d’arracher la pierre, de la fractionner et d’en édifier une case, une maison, un ostal.
C’est alors que les maisons paysannes sont devenues les images muettes de cataclysmes des profondeurs. Les pierres fossiles sous la terre apparaissaient comme des matériaux maniables et compréhensibles. Les mains intelligentes, ignorant l’épopée des origines, mais en création continue, les palpaient, les mariaient les unes aux autres, les modifiant selon les angles nécessaires.
Le monde souterrain, celui de l’inconcevable énergie et des violences énormes, se découvrait alors calme et serein, pétrifié sur les murs paysans, pour un temps.
Nous pouvons encore plisser les yeux et nous approcher pour comprendre, dans son grain et son lit primordial, le long voyage de la pierre.
Sur ce linteau de granite à grains fins, le scintillement discret des cristaux de quartz, souvenir de la lointaine incandescence.
En plein mur, sous cette fenêtre, les minuscules lamelles de mica, sorties des pressions géologiques.
Ici, les traînées roussâtres ferrugineuses, traces de l’opiniâtreté de l’eau ; là, les brisures anguleuses des fragments de roches incluses dans cette pierre de brèche…
Murs, calendriers minéraux des temps lointains…
Murs de mains d’hommes, apparition d’un autre monde aux lueurs éteintes, ternies et aveuglées au grand jour…
Murs habilement appareillés de pierres frappées des stigmates de craquements informes…
Murs de roches broyées, consumées, liquéfiées, surprises et stratifiées, traversées de ruptures puis figées…
C’est l’angle d’une maison de village et son tuf granuleux, à la tournée du chemin, muraille de gneiss roux, tout feu tout flamme, à la tombée rougeoyante du jour…
C’est la clarté dorée des calcaires taillés aux ouvertures…
Ce sont les lueurs fugitives du minéral de la chaîne d’angle, après l’averse, un matin, avivées par le soleil frisant…
Michel Auzeméry