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COULEURS ET MAISONS PAYSANNES

dans les pays de la région limousine
et dans bien d’autres campagnes

Michel Auzeméry

2e partie (voir la première partie)

Des goûts et des couleurs

Mais puisque nos contemporains ressentent l’absence de couleurs dites « gaies » comme une ambiance sévère, pénible et triste, atmosphère d’une époque lointaine, pauvre et démodée, on peut les inviter à prolonger la relative et récente tradition des couleurs qui fut loin d’être générale dans les villages.

Toutefois en ce domaine encore, contrairement à l’adage, des goûts et des couleurs on doit discuter. Le paysage, certes construit, demeure par l’amplitude de sa lente évolution une réalité objective devant nos yeux ; son harmonie, faite de nuances diversifiées, repose donc sur des fondements et des règles accumulées par l’expérience de tous au sein d’une unité historique, tant économique que culturelle. De cet harmonieux bien commun chaque personne est responsable.

Sans se désintéresser, loin de là, de la construction contemporaine, la question des couleurs est surtout posée à Maisons Paysannes de France dans le cadre des restaurations : « de quelle couleur pourrais-je peindre la porte et les contrevents ? »

Il y a vingt ans déjà, en Limousin, les pouvoirs publics proposaient des études et formulaient des indications sur la base d’observations rigoureuses et systématiques « afin d’éviter toute polychromie tapageuse et anarchique pour le paysage ». [6]

Fonctionnaires des services publics, conseillers d’urbanisme et d’environnement, enquêteurs privés, chercheurs et ethnographes se rejoignent tous dans l’essentiel de leurs conclusions. De leurs communes observations [7] se dégage une méthode pour retrouver une réponse juste et culturelle ...

La première évidence, c’est que la maison doit être vue dans un ensemble paysager. Elle est immergée dans un environnement général qu’il faut observer, avec des tonalités minérales et végétales qui, elles-mêmes, varient selon les saisons, les ombres et les lumières, la pluie ou le soleil ... mais cela ne nous indique encore rien de précis pour nos contrevents.

Recherche des couleurs : indications, conseils

On regardera ensuite la maison elle-même et ses voisines paysannes dans la nature minérale de leurs murs et toitures. En effet, les pigmentations propres aux matériaux locaux employés pour les maçonneries, les encadrements et les couvertures indiqueront ce qui est appelé une palette générale des teintes ; on en découvrira plusieurs qu’il faudra bien définir.

Les toitures en pays limousin et marchois, par les tons divers des tuiles plates, courbes et autres terres cuites et les différentes ardoises et tuiles de schiste, apparaissent dans un nuancier d’une dizaine de bruns ou de gris identifiés.

Quant à la couleur des maçonneries en pierres nues ou plus ou moins habillées de mortiers, elle est à dominante foncée, vu la géologie et l’absence de calcaire. Cette couleur des murs varie selon les nuances des divers gris granitiques et selon les ocres sombres, bruns ou jaunes voire gris-bleu des nombreux gneiss et schistes. Les grès rouges ou gris clair sont propres au Bas-Limousin seulement. Enfin, pour les façades enduites au mortier confectionné au sable d’arène local (tuf), la couleur varie du gris-clair à l’ocre moyen.

Finalement on observe des familles de tonalités, à l’intérieur desquelles peuvent s’opposer ou se fondre toitures et maçonneries : des familles où dominent les bruns (bruns rouges, roux, bruns noirs), des familles où dominent les ocres et des familles de gris (gris-bleu, gris marron, gris clairs ou roses). C’est dans l’un de ces groupes que nous situerons notre maison. [8]

Après avoir fait ce travail de recherche, il faudra se déterminer sur les couleurs ponctuellement possibles que vont recevoir les menuiseries extérieures, c'est-à-dire que l’on choisira tout simplement des teintes en fonction des couleurs suggérées dans le résultat de la palette générale précédemment observée... il y aura donc une légitime place laissée au goût risqué de chacun.

Règles pour la manière de peindre

S’il n’y a ni recette ni réponse immédiate pour les couleurs des petites surfaces de façade, les observateurs s’accordent néanmoins sur un ensemble de règles fondamentales quant à la façon de traiter les couleurs.

La composition traditionnelle des peintures

Évoquons tout d’abord les badigeons à la chaux, composés de chaux aérienne, de sel d’alun, d’eau et de couleurs minérales délayées. Ces teintes sont agréables à voir, faciles à refaire ou à faire. Comme elles sont fragiles, il faut rebadigeonner (voir dans la revue Maisons Paysannes de France les nombreux articles sur les badigeons). Il existait aussi la peinture « en détrempe » appelée aussi « à la colle » : blanc d’Espagne, couleurs minérales broyées à l’eau, colle de peau et eau. La peinture à l’huile, beaucoup plus employée, est composée d’huile de lin, de pigments issus de couleurs minérales, d’un siccatif et d’un fluidifiant (essence de térébenthine). Dans la peinture au silicate, l’huile de lin est remplacée par du silicate de sodium. Cette peinture ignifuge les matériaux. Bien d’autres compositions modernes existent. Les peintures doivent imprégner le bois sans faire de croûte étanche, sinon elles l’emprisonnent et le rendent putrescible. Il est donc nécessaire de bien s’informer et de trouver un bon peintre ou un vrai droguiste.

Couleurs des mortiers lors des reprises en façade

Remettre en l’état une maison, c’est s’inquiéter parfois de la réparation d’un enduit ou de la reprise d’une maçonnerie : quelle sera la teinte du nouveau mortier ? Comment marier le nouveau à l’ancien ? Disons d’emblée qu’il s’agit le plus souvent un faux problème.

En effet, pour intervenir sur les maçonneries des maisons anciennes on emploie nécessairement le sable qui a servi pour la construction, c'est-à-dire le sable de l’arène locale dans les pays de roches primaires ; c’est lui, le sable d’arène, appelé tuf en Limousin, qui a donné la véritable teinte locale, celle du sous-sol, qui est aussi celle des maisons des villages avoisinants. C’est l’argile contenue dans les fines du sable d’arène qui offre à coup sûr la teinte la plus authentique : on ne pourra jamais être plus juste et plus vrai.

Si l’on emploie des sables lavés (de rivière, de carrières alluvionnaires ou de pierres concassées), on est obligé d’introduire arbitrairement des oxydes dans les mortiers, avec le risque de ne pas obtenir la teinte juste. Malgré les engouements à la mode, en Limousin, dans la Marche ou en Périgord (celui de géologie limousine), il n’existe pas de carrière miraculeuse dont la teinte conviendrait à tous les terroirs ! Cette erreur est en passe d’uniformiser la palette générale des façades des maisons réhabilitées.

En ignorant le sable local (le tuf dans le Massif central) ou en le considérant comme une curiosité paysanne obsolète, on est vite conduit vers le maquis des nuanciers prétentieux des fabricants de produits composés (sable, liant et colorants) prêts à l’emploi. Le maçon qui prétend parler de restauration doit savoir aujourd’hui où s’approvisionner en tuf et doit savoir composer son mortier lui-même.

Enfin, sous prétexte d’unité de couleur, faut-il refaire toute une façade pour quelques mètres carrés d’enduits ou de joints à reprendre ? Ce qui est en mauvais état doit être refait, c’est entendu. La recherche d’unité est mauvaise conseillère pour une maison qui a traversé le temps et tous les temps et qui laisse lire les divers visages de son histoire. Là encore, il faut être courageux pour s’en tenir à la modestie et à la simplicité des anciens, s’armer de patience pour affronter tous les faux arguments économiques, normatifs et techniques et supporter de se voir taxer d’entêtement et de mauvais goût !

De toute façon, jamais les teintes des sables d’arène ne sont constantes ; voilà pourquoi un même village présente de nombreuses nuances. Le sable de l’arène locale apporte donc ses mouvances particulières : c’est lui qui connaît la bonne teinte du fait même qu’il est là, à portée de la main. Par cette manière de faire, on sera tout simplement fidèle à l’art paysan dont l’esthétique est guidée par une constante et ingénieuse adaptation aux contraintes et aux ressources environnantes.



[1] Les villages sont ces petites agglomérations agricoles qui, sur leur terroir, sont dispersées dans la commune autour du bourg ; ces petites colonies paysannes de plusieurs feux son appelées villages par la population depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours. C’est donc l’usage qui, en ce domaine, a force de règle.

[2] « Il est haut et clair ! »

[3] « Vert comme pré »

[4] Détourer : faire le tour complet de chaque moellon et petite pierre en les dégarnissant de leur mortier de construction. L’idée arbitraire est de les « mettre en valeur ». L’erreur est de considérer un mur comme le présentoir d’une minéralogie ornementale, et non plus comme une réelle maçonnerie.

[5] Voir René Fontaine page 269.

[6] « Les couleurs dans l’architecture », DREL. page 18.

[7]
  • Couleurs dans l’Architecture du Limousin. Direction Régionale du Limousin, 1981, pages 23 à 30.
  • Cahier de recommandations. CAUE Haute-Vienne, 1999, pages 61 à 65.
  • La maison et le village en Limousin. Maurice ROBERT, 1993, page 345.
  • La maison de Pays. René Fontaine, 1977, pages 265 à 271.
[8] D’une manière générale, on peut dire avec Maurice ROBERT qu’en Limousin, « le brun ocre l’emporte sur le bleu vert », le brun noir des bois à l’état brut sur les « tons bois » vernis et peintures contemporaines et les « bleus charrons » délavés sur les « vert jardin » (La maison et le village en Limousin, page 345).

[9] CAUE page 63.



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